54
Les adieux

 

Après avoir quitté la forge de Rhunön, Eragon et Saphira s’envolèrent pour leur maison arboricole. Là, le jeune homme rassembla ses affaires, sella la dragonne et reprit place sur son dos.

« Avant de retourner à l’À-pic de Tel’naefr, dit-il, j’aimerais faire une dernière chose à Ellesméra. »

« Tu y tiens vraiment ? »

« Je ne serai pas tranquille sans cela. »

Saphira prit son essor et se dirigea vers l’ouest. Lorsque les bâtiments s’espacèrent, elle descendit pour se poser sur un sentier au sol couvert de mousse. Eragon se renseigna auprès d’un elfe assis sur une branche, et ils repartirent à travers bois, jusqu’à une modeste chaumière d’une seule pièce, née d’un sapin dont le tronc penchait comme s’il était en permanence fouetté par les vents.

À gauche de l’habitation, il y avait un haut talus herbeux. De son sommet, un ruisseau tombait en cascade dans une mare limpide bordée d’orchidées blanches, puis il reprenait son cours sinueux pour se perdre dans les profondeurs de la forêt. Parmi les fleurs aux tiges grêles, près de la rive, sur une grosse racine bulbeuse, Sloan était assis en tailleur.

Eragon retint son souffle pour ne pas trahir sa présence.

Le boucher était vêtu d’une longue robe brune et orange à la mode des elfes. Un bandeau noir masquait ses orbites vides. Il tenait sur ses genoux un bâton de bois sec qu’il taillait à l’aide d’un couteau à lame recourbée. De nouvelles cicatrices avaient laissé leurs marques livides sur ses mains et ses bras ; son visage s’était creusé de rides qu’Eragon ne lui connaissait pas.

« Attends-moi, Saphira », dit-il en mettant pied à terre.

À son approche, Sloan s’interrompit dans sa tâche et releva la tête.

— Va-t’en, grommela-t-il de sa voix cassée.

Ne sachant que répondre, Eragon s’arrêta et garda le silence.

Sloan reporta son attention sur son bâton. Remuant les mâchoires comme s’il mastiquait, il en ôta quelques copeaux de bois, tapota la racine qui lui servait de siège de la pointe de son couteau et s’exclama :

— La peste soit de vous tous ! Vous ne pouvez donc pas me ficher la paix une heure ? Je veux être seul avec mon chagrin. Je ne veux pas entendre vos bardes et vos ménestrels, et je ne changerai pas d’avis, même si vous le demandez mille fois. Va-t’en ! Et ne m’importune plus !

Le cœur d’Eragon s’emplit de tristesse et de colère. Le spectacle de cet homme déchu, qu’il avait côtoyé toute son enfance, qu’il avait craint et détesté, le mettait mal à l’aise.

— Tu ne manques de rien ? s’enquit-il en ancien langage, d’un ton léger et chantant.

Sloan gronda de dégoût :

— Tu sais que je ne comprends pas ta langue, et je n’ai pas l’intention de l’apprendre. Tes paroles sont de trop. Si tu ne daignes pas t’exprimer dans la langue de mon peuple, alors, tais-toi.

Eragon ne répéta pas sa question dans leur langue commune. Il ne se retira pas non plus.

Avec un juron, Sloan se remit à la tâche. Tous les deux ou trois coups de couteau, il tâtait du pouce la surface entaillée pour s’assurer du progrès de sa sculpture. Quelques minutes passèrent, puis il reprit d’une voix plus douce :

— Tu avais raison ; mes pensées se calment dès que mes mains sont occupées. Parfois… parfois, j’en oublie presque ce que j’ai perdu. Mais les souvenirs reviennent m’accabler, ils m’étouffent… Je suis content que tu aies affûté la lame. Un couteau doit toujours être aiguisé.

Eragon l’observa quelques instants encore, puis il alla rejoindre Saphira et monta en selle.

« Sloan n’a guère changé », remarqua-t-il.

« Personne ne se transforme complètement en si peu de temps. »

« J’espérais que son séjour à Ellesméra lui apporterait un peu de sagesse, et peut-être aussi qu’il se repentirait de ses crimes. »

« S’il refuse de reconnaître ses fautes, Eragon, rien ni personne ne l’y obligera. Tu as fait tout ce que tu as pu. À présent, c’est à lui qu’il incombe de se réconcilier avec son sort. S’il en est incapable, qu’il cherche la paix éternelle dans la tombe. »

D’une clairière proche de la chaumière, Saphira s’envola et fila à tire-d’aile vers le nord et l’À-pic de Tel’naefr. Le soleil matinal semblait posé sur l’horizon ; la lumière qui filtrait à travers les branches projetait de longues ombres, toutes pointées vers l’ouest telles des oriflammes violettes.

Saphira descendit vers la clairière et la maison de pin où Oromis les attendait en compagnie de Glaedr. Eragon s’étonna de voir le dragon d’or sellé. Par-dessus de lourdes robes de voyage dans les tons bleu et vert, l’elfe portait un corselet d’écailles doré ainsi que des brassards. Un grand bouclier en losange était attaché dans son dos, un heaume de forme archaïque reposait au creux de son bras, et Naegling, son épée couleur de bronze, pendait à sa ceinture.

Dans une brève bourrasque née de ses ailes, Saphira se posa parmi l’herbe et le trèfle. De sa langue, elle goûta l’air tandis qu’Eragon se laissait glisser à terre.

« Vous comptez nous accompagner chez les Vardens ? » demanda la dragonne en remuant la queue d’excitation.

— Nous volerons avec vous jusqu’aux confins du Du Weldenvarden. Là, nos chemins se sépareront, déclara Oromis.

— Nous quitterez-vous alors pour rentrer à Ellesméra ? demanda à son tour Eragon, déçu.

L’elfe secoua la tête :

— Non, Eragon, nous ne rentrerons pas. Nous continuerons notre route jusqu’à Gil’ead.

Saphira en siffla de surprise, un sentiment qu’Eragon partageait.

— Mais… Pourquoi Gil’ead ? bredouilla-t-il, perplexe.

« Parce qu’Islanzadí et son année marchent sur la ville depuis Ceunon et s’apprêtent à l’assiéger », dit Glaedr dont l’étrange conscience irisée effleurait l’esprit d’Eragon.

« Allez-vous révéler le secret de votre existence à l’Empire ? » s’enquit la dragonne, incrédule.

Les paupières closes, Oromis resta quelques instants silencieux, le visage fermé, énigmatique.

— Le temps où nous vivions cachés est révolu, Saphira, répondit-il enfin. Nous vous avons transmis tout l’enseignement possible pendant vos trop brefs séjours ici, une bien piètre éducation comparée à celle que vous auriez reçue jadis. Les événements se précipitent, hélas. Étant donné les circonstances, il est heureux que nous vous en ayons appris autant. Glaedr et moi sommes aujourd’hui certains que vous en savez assez pour vaincre Galbatorix. Il est bien peu probable que l’un de vous deux ait l’occasion de revenir ici parfaire sa formation avant la fin de cette guerre, et moins probable encore que nous ayons un nouveau Dragonnier à instruire tant que le roi félon sévira sur notre belle terre. Nous avons donc décidé de ne plus nous confiner au Du Weldenvarden. Il est préférable que nous aidions Islanzadí et les Vardens à renverser le tyran plutôt que de nous prélasser dans l’oisiveté en attendant d’hypothétiques nouveaux élèves. Quand Galbatorix découvrira que nous sommes encore en vie, le doute se saisira de lui à l’idée que d’autres dragons et Dragonniers pourraient avoir survécu à l’extermination. De plus, la nouvelle de notre existence donnera du cœur aux nains et aux Vardens, elle annulera les effets néfastes causés par l’apparition de Murtagh et de Thorn dans les Plaines Brûlantes sur le moral des troupes. Et Nasuada pourrait bien voir ses effectifs augmenter grâce aux défections des soldats de l’Empire.

Eragon baissa les yeux sur Naegling et dit :

— Maître, vous n’allez pas prendre part aux affrontements, tout de même ?

— Et pourquoi pas ? répliqua Oromis.

Craignant d’offenser l’elfe ou son dragon, le jeune homme hésitait à répondre. Enfin, il se lança :

— Pardonnez ma franchise, Maître, vous ne pouvez pas vous battre. Comment le feriez-vous alors que vous ne jetez plus que des sorts peu coûteux en énergie ? Et ces spasmes qui vous affectent parfois ? S’ils survenaient en pleine bataille, c’en serait fait de vous.

— Comme tu devrais le savoir à présent, rétorqua Oromis, dans un duel entre magiciens, il est rare que la force seule décide du vainqueur. Quoi qu’il en soit, j’ai toute la force nécessaire ici, dans le joyau de mon épée – et il posa la paume sur le diamant jaune serti dans le pommeau de Naegling. Depuis plus de cent ans, Glaedr et moi stockons dans cette pierre notre énergie superflue. D’autres y ont ajouté la leur ; deux fois par semaine, des elfes nous rendaient visite pour y transférer leurs réserves de force vitale. Il y a dans ce diamant des trésors de puissance, Eragon. Grâce à lui, je pourrais déplacer une montagne. Nous défendre, Glaedr et moi, contre les épées, les lances et les flèches, ou même les roches lancées par les engins de siège n’est rien en comparaison. En ce qui concerne mes spasmes, j’ai inclus dans le diamant de Naegling certains sorts qui me protégeront si une crise me prend pendant le combat. Comme tu le constates, nous ne sommes pas sans ressources, loin de là.

Confus, Eragon baissa les yeux et murmura :

— Oui, Maître.

Oromis se radoucit :

— Je te sais gré de ta sollicitude, Eragon ; tes inquiétudes sont fondées. La guerre est une entreprise périlleuse et, dans le feu de la mêlée, le meilleur des guerriers risque de trouver la mort. Nous luttons cependant pour une noble cause. Si nous devons aller à la mort, Glaedr et moi, nous y allons de bon cœur, car notre sacrifice contribuera à libérer l’Alagaësia de la noire tyrannie de Galbatorix.

Le jeune homme se sentait soudain bien petit.

— Si vous mourez, dit-il, si nous réussissons malgré tout à tuer Galbatorix et à sauver le dernier œuf de dragon, qui formera ce dragon et le nouveau Dragonnier ?

À sa grande surprise, le maître lui pressa l’épaule.

— En supposant que cela se produise, répondit-il, le visage grave, c’est à vous, à Saphira et toi, qu’il incombera de les instruire dans les arts de notre caste. Oh, Eragon, pourquoi ce visage anxieux ? Tu n’affronterais pas la tâche seul. Je suis sûr qu’Islanzadí et Nasuada mettraient les plus sages érudits de nos deux peuples à ta disposition pour qu’ils te viennent en aide.

Un étrange sentiment de malaise habitait le jeune homme. S’il regrettait de ne pas être toujours traité en adulte, il n’était pas prêt pour autant à endosser le rôle d’Oromis. Rien que d’y penser, il avait l’impression de commettre un sacrilège. Il comprit alors qu’un jour, il appartiendrait à la génération des anciens et que, ce jour-là, il n’aurait plus de mentor pour le guider. Sa gorge se noua.

Relâchant son épaule, Oromis désigna l’épée qu’Eragon tenait entre ses bras :

— Toute la forêt a frémi quand tu as réveillé l’arbre Menoa, Saphira, et la moitié des elfes d’Ellesméra nous ont contactés, Glaedr et moi, pour nous supplier de voler à son secours. De plus, il nous a fallu intercéder en votre faveur auprès de Gilderien le Sage afin qu’il ne vous punisse pas d’avoir eu recours à des méthodes aussi brutales.

« Je ne m’excuserai pas, répliqua la dragonne. Nous n’avions pas le temps d’attendre que la douceur et la persuasion fassent leur effet. »

Oromis acquiesça de la tête :

— Je comprends, Saphira, je ne te reproche rien. Je voulais seulement que vous ayez conscience des conséquences de vos actes.

À la demande de l’elfe, Eragon le débarrassa du casque que celui-ci tenait sur son bras et lui tendit son épée nouvellement forgée pour qu’il puisse examiner.

— Rhunön s’est surpassée, déclara-t-il. Rares sont les armes, épées ou autres, de cette qualité. Tu as beaucoup de chance de porter cette lame remarquable.

Il haussa un sourcil oblique en lisant le glyphe, puis ajouta :

— Brisingr… un nom approprié pour une épée de Dragonnier.

— Certes, mais par quelque mystère, dès que je prononce son nom, la lame prend…

Il hésita et, pour ne pas prononcer le mot « feu » – brisingr en ancien langage –, il se reprit :

— … la lame s’enflamme.

Le sourcil d’Oromis s’envola vers son front :

— Vraiment ? Rhunön a-t-elle donné une explication à ce phénomène unique ?

Tout en parlant, il rendit Brisingr à Eragon en échange de son heaume.

— Oui, Maître, répondit le jeune homme.

Et il lui exposa les deux hypothèses de l’elfe forgeronne. Lorsqu’il eut terminé, Oromis, pensif, laissa son regard se perdre à l’horizon.

— Je me demande…, murmura-t-il.

Puis il secoua la tête, et ses yeux gris, plus graves que jamais, revinrent sur Saphira et Eragon :

— Je crains que ma fierté ait pris le dessus tout à l’heure. Glaedr et moi ne sommes peut-être pas démunis, mais, comme tu l’as justement souligné, Eragon, nous ne sommes pas indemnes. Glaedr a sa blessure, et j’ai mes propres… faiblesses. On ne m’appelle pas l’Infirme Inchangé sans raison. Nos handicaps ne poseraient pas de problème si nos adversaires étaient de simples mortels. Dans notre état actuel, nous pourrions abattre des centaines et même des milliers d’humains. Le nombre n’y changerait rien. Hélas, notre ennemi est le plus redoutable félon que cette terre ait jamais porté. S’il m’en coûte de l’avouer, Glaedr et moi sommes désavantagés. Il n’est pas improbable que nous ne survivions pas aux batailles à venir. Nous avons vécu de longues vies fructueuses, et les chagrins de plusieurs siècles nous pèsent. Vous êtes jeunes et frais, tous les deux, pleins d’espoir. S’il existe en ce monde deux êtres capables de vaincre Galbatorix, c’est vous, j’en suis convaincu.

Oromis coula un regard empreint d’émotion à Glaedr :

— En conséquence, afin d’accroître vos chances de survie, par précaution dans l’éventualité de notre mort et avec ma bénédiction, Glaedr a décidé…

« J’ai décidé de vous donner mon cœur des cœurs, termina celui-ci. À toi, Saphira Écailles Brillantes, et à toi, Eragon le Tueur d’Ombre. »

Frappés de stupeur, Eragon et Saphira dévisagèrent le majestueux dragon d’or qui les dominait de toute sa taille.

« Maître, c’est trop d’honneur, balbutia Saphira. Êtes-vous sûr de vouloir nous confier votre cœur ? »

Glaedr abaissa sa lourde tête à la hauteur d’Eragon :

« J’en suis sûr et certain. Pour une foule de raisons. Si vous gardez mon cœur, vous pourrez communiquer avec moi et Oromis quelle que soit la distance qui nous sépare, et je vous soutiendrai de ma force quand vous serez en difficulté. Au cas où Oromis et moi tomberions au combat, nos connaissances et notre expérience, ainsi que mon énergie resteront à votre disposition. J’ai mûrement réfléchi, et j’ai la certitude d’avoir fait le bon choix. »

— Si Oromis mourait, intervint Eragon d’une voix douce, voudriez-vous vraiment vivre sans lui sous forme d’Eldunarí ?

De son immense œil d’or, Glaedr fixa le jeune Dragonnier :

« Je ne souhaite pas être séparé d’Oromis. Toutefois, quoi qu’il arrive, je continuerai à faire tout ce qui est en mon pouvoir pour renverser Galbatorix de son trône. C’est notre seul objectif, et rien, pas même la mort, ne nous empêchera de chercher à l’atteindre. L’idée de perdre Saphira t’horrifie, Eragon, à juste titre. Pense cependant qu’Oromis et moi avons eu des siècles pour accepter l’idée de cette séparation inévitable. Aussi prudents que nous soyons, si nous vivons assez longtemps, l’un de nous finira par s’éteindre. C’est, hélas, la triste vérité. Ainsi va le monde. »

— Je n’oserais pas prétendre que cette perspective me réjouit, ajouta Oromis. Mais le but de la vie n’est pas d’agir selon ses désirs. Le devoir passe d’abord, et c’est là le tribut que le destin exige de nous.

« Je vous demande donc, à toi, Saphira Écailles Brillantes, et à toi, Eragon le Tueur d’Ombre, de me répondre. Acceptez-vous le don que je vous fais de mon cœur et tout ce qu’il implique ? »

« Oui », répondit Saphira.

« Oui », répondit Eragon après une brève hésitation.

Alors, Glaedr releva la tête, la rejeta en arrière. Les muscles de son abdomen ondoyèrent et se contractèrent plusieurs fois tandis que des spasmes agitaient sa gorge, comme s’il était pris de hoquet. Écartant les pattes pour un meilleur équilibre, il tendit le cou droit devant lui. Sous sa cuirasse d’écailles scintillantes, tout son corps se tendait dans l’effort. Les mouvements de sa gorge s’accélérèrent, puis il abaissa la tête à la hauteur d’Eragon et ouvrit les mâchoires, répandant un flot d’air chaud à l’odeur âcre. Eragon plissa les yeux, réprima un haut-le-cœur et scruta les profondeurs de la gueule béante. Après une dernière contraction, une lueur dorée apparut parmi les replis humides de chair rouge sang. Une seconde encore, et un globe d’environ un pied de diamètre roula sur la langue vermeille du dragon, si vite qu’Eragon le rattrapa de justesse.

Tandis que ses doigts agrippaient l’Eldunarí gluant de salive, le jeune homme recula, le souffle court ; soudain, il ressentait les émotions de Glaedr, les sensations de son corps. L’excès d’informations lui donnait le vertige. C’en était trop, de même que l’intimité de ce contact. Il avait beau s’y attendre, le choc n’en était pas moins grand : il tenait tout l’être de Glaedr entre ses mains !

L’imposant dragon d’or sursauta lui aussi, puis il secoua la tête et protégea sa conscience à nu. Malgré les barrières mentales, Eragon percevait encore les ondes changeantes de ses pensées et les nuances de son humeur.

L’Eldunarí ressemblait à un joyau géant couleur d’or. Sa surface tiède était faite de centaines de facettes aux arêtes aiguës, aux angles et à la taille variables. Le centre diffusait une lumière atténuée, comme celle d’une lanterne sourde, une lumière qui palpitait à un lent rythme régulier. Au premier coup d’œil, cette clarté paraissait uniforme ; en l’observant mieux, Eragon y distinguait de minuscules courants, des ondes qui se croisaient, s’entrelaçaient de manière imprévisible. Dans ce flux continu, il y avait des taches plus sombres, presque immobiles, et de soudains jaillissements d’étincelles pas plus grosses que des têtes d’épingles, qui brillaient un instant avant de se fondre dans le rayonnement d’ensemble. Le cœur était vivant !

— Tiens, dit Oromis en lui tendant un solide sac de toile.

Au grand soulagement d’Eragon, son lien avec la conscience de Glaedr se rompit dès qu’il eut rangé l’Eldunarí dans le sac et que ses mains ne furent plus en contact direct avec la pierre lumineuse. À peine remis du choc, il serrait le précieux paquet sur sa poitrine, intimidé à l’idée qu’il contenait l’essence de Glaedr, anxieux aussi, car le pire était à craindre si ce cœur des cœurs tombait en d’autres mains.

— Merci, Maître, balbutia-t-il, ému, en s’inclinant devant le dragon d’or.

« Nous protégerons votre cœur au prix de nos vies », ajouta Saphira.

— Non ! s’écria Oromis indigné. Surtout pas au prix de vos vies ! C’est précisément là ce que nous souhaitons éviter. Veillez à ce qu’il n’arrive pas malheur au cœur de Glaedr par votre négligence, mais ne vous sacrifiez ni pour lui, ni pour moi, ni pour qui que ce soit. Employez-vous à survivre par tous les moyens. Si vous mourez, nos espoirs seront détruits avec vous, et le monde ne sera plus que ténèbres.

— Oui, Maître, acquiescèrent en chœur Eragon et Saphira, lui de vive voix, elle par la pensée.

« Tu as juré fidélité à Nasuada, Eragon. Tu lui dois loyauté et obéissance, dit Glaedr. Aussi, je t’autorise à lui parler de mon cœur s’il en était besoin, et en ce cas seulement. Pour le bien des dragons où qu’ils soient, le peu qu’il en reste, il ne faut pas que la vérité sur l’Eldunarí se répande. »

« Pouvons-nous en parler à Arya ? » s’enquit Saphira.

— Et à Lupusänghren ? Et aux elfes qu’Islanzadí a envoyés pour me protéger ? Je les ai laissés entrer dans mon esprit la dernière fois que nous avons affronté Murtagh et Thorn. Si vous nous aidez au cours d’une bataille, ils remarqueront votre présence, Glaedr.

« Vous pourrez en informer Lupusänghren et ses magiciens après leur avoir fait prêter serment de garder le secret. »

Oromis se coiffa de son casque :

— Arya étant la fille d’Islanzadí, elle peut être mise au courant. Toutefois, comme pour Nasuada, uniquement en cas de nécessité absolue. Un secret partagé n’en est plus un. Le mieux serait de vous discipliner pour ne plus y penser, bannir toute réflexion sur l’Eldunarí de vos esprits. Ainsi, personne ne vous volera de renseignements cruciaux.

— Oui, Maître.

— Et maintenant, en route, conclut Oromis en enfilant d’épais gantelets. J’ai appris par Islanzadí que Nasuada assiégeait Feinster. Les Vardens ont grand besoin de vous.

« Nous sommes restés trop longtemps à Ellesméra », constata Saphira.

« Peut-être, répondit Glaedr, mais cela n’aura pas été en vain. »

Oromis prit quelques pas d’élan, bondit sur l’unique patte avant du dragon, puis sur son dos hérissé de piques. Sitôt en selle, il se pencha pour fixer les attaches de ses jambes et lança à Eragon :

— Pendant le vol, nous réviserons la liste des vrais noms que tu as apprise au cours de ta dernière visite.

Le jeune Dragonnier grimpa à pas prudents sur Saphira, enveloppa le cœur de Glaedr d’une couverture et rangea le tout dans une sacoche de selle puis, comme son maître, il assura les lanières de ses jambes. Il sentait derrière lui l’aura d’énergie qui rayonnait de l’Eldunarí.

Glaedr s’avança jusqu’au bord de l’À-pic de Tel’naefr et déploya ses immenses ailes. La terre trembla quand le dragon d’or s’élança vers le ciel parsemé de nuages. Ses puissantes membranes fouettaient l’air tandis qu’il s’élevait dans un bruit de tonnerre au-dessus de l’océan des arbres. Eragon agrippa une pique de Saphira qui se jeta dans le vide à son tour, chutant sur quelques centaines de pieds avant de monter rejoindre Glaedr.

Chacun battant des ailes à son propre rythme, les deux dragons s’orientèrent vers le sud-ouest. Derrière Glaedr, Saphira arqua le cou et lança un rugissement retentissant ; il répondit de même. Leurs cris sauvages se répandirent à travers l’azur, terrorisant bêtes et oiseaux.

Brisingr
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